jueves, 25 de febrero de 2016

En Espagne, le passé d’agitateurs des élus de Podemos devant la justice


Par Sandrine Morel (Madrid, correspondance) 

Lettre de Madrid. « Avez-vous entendu qu’étaient prononcées ces phrases ? », demande le procureur à l’accusée, avant de commencer l’énumération : « Contre le Vatican, pouvoir clitoridien. Nous allons brûler la conférence épiscopale. Le pape ne nous laisse pas nous manger la moule. Moins de rosaires et plus de boules chinoises. Vous brûlerez comme en 36. Sortez vos rosaires de nos ovaires… » 

En face, les sourcils froncés, comme si elle faisait un effort pour se souvenir des faits, la jeune porte-parole de la mairie de Madrid, Rita Maestre, répond finalement de sa voix douce, ténue, ses grands yeux noirs écarquillés: «Je ne me souviens pas de la formulation exacte. »

Dans la salle, certains esquissent un début de sourire. Ce pourrait être drôle si, ce jeudi 18 février, l’élue de 27 ans, membre du parti anti-austérité Podemos, ne comparaissait devant un tribunal pénal. Rita Maestre est accusée d’« offense aux sentiments religieux ». 

En 2011, avec une vingtaine d’autres étudiants, elle avait manifesté devant puis dans l’enceinte d’une chapelle située à l’intérieur de l’université publique de la Complutense de Madrid. A l’intérieur, Rita Maestre avait enlevé son tee-shirt, d’autres également leur soutien-gorge, pour réclamer, à la manière des Femen, que le campus n’abrite pas d’église. Aujourd’hui, le parquet demande un an de prison. 

Procès de l’Inquisition 

Sur les réseaux sociaux, certains s’enflamment en suivant en direct les sept heures de procès, retransmis sur les sites Internet des principaux quotidiens. On y voit le défilé d’une vingtaine de témoins et les questions du parquet, mais aussi des deux parties plaignantes, le Centre juridique Tomas Moro, association ultracatholique et anti-avortement, et un parti d’extrême droite, Alternative espagnole. Certains parlent d’attaques à la liberté d’expression et rappellent que l’Espagne est officiellement un Etat « non confessionnel ». D’autres évoquent un acharnement politique et font circuler des dessins rappelant les procès de l’Inquisition. « Evidemment, je ne suis plus une étudiante anonyme comme lorsque tout cela s’est passé, il y a cinq ans », affirme Rita Maestre en sortant du tribunal. 

Le passé des jeunes élus de la mairie de Madrid est scruté à la loupe par les médias conservateurs. Depuis juin 2015, la capitale est gouvernée par une plate-forme citoyenne, Ahora Madrid (Madrid maintenant), soutenue par Podemos. 

Après Rita Maestre, ce devrait être le tour du conseiller municipal de Madrid Guillermo Zapata de comparaître devant le juge. Il est accusé d’apologie du terrorisme par l’association Dignité et Justice pour des blagues de mauvais goût se moquant de victimes du groupe terroriste basque ETA qu’il avait publiées sur Twitter en 2011 dans le cadre d’un débat sur les limites de l’humour noir. Le juge, qui a refusé deux fois d’accepter la plainte, y a été contraint par la chambre des affaires pénales composée de trois magistrats, dont deux connus pour leur proximité avec le Parti populaire (PP, droite, au pouvoir). 

Et avant Rita Maestre, ce sont deux marionnettistes de sensibilité anarchiste, embauchés par la mairie lors du carnaval, qui ont été placés en détention provisoire pendant cinq jours début février. Ils sont accusés d’apologie du terrorisme pour avoir représenté une œuvre dans laquelle un Guignol représentant un policier place dans les mains d’une sorcière, pour la faire accuser, une pancarte sur laquelle est écrit « Gora Alka-ETA », un jeu de mots que l’on peut traduire par « Vive Al-Qaida-ETA ». Relâchés, les deux artistes se sont vu confisquer leur passeport et devront comparaître eux aussi devant le juge. 

Revanche pour des élus du PP 

« Nous sommes inquiets de l’instrumentalisation politique qui est faite des délits d’apologie du terrorisme, affirme le porte-parole de l’association Juges pour la démocratie, Joaquim Bosch. Lorsque l’ETA faisait encore des victimes, nous recevions trois plaintes par an. Actuellement, nous en recevons plus de trente par an et contre des personnes qui n’ont aucun rapport avec le groupe terroriste, mais sont des humoristes, des artistes de théâtre, des chanteurs… Il faut rédiger la loi de manière plus précise pour éviter des interprétations excessives comme dans le cas des marionnettistes ou de Guillermo Zapata. » 

« Il faut rédiger la loi de manière plus précise pour éviter des interprétations excessives » 

Certains élus du PP semblent de leur côté savourer leur revanche, après avoir été pris pour cible durant la crise par des manifestants dont certains sont aujourd’hui élus pour Podemos. Le 16 février, le conseiller municipal chargé de la sécurité et directeur de la police locale de Madrid, Javier Barbero, a été insulté et menacé par quelque trois cents agents opposés aux réformes qu’il a entreprises. En 2013, il avait participé à de nombreuses manifestations contre les ministres du PP, ce qui a fait dire au ministre de l’intérieur, Jorge Fernandez Diaz, que, « parfois, le mieux est que soit rendue la monnaie de sa pièce ». 

De son côté, l’archevêque de Madrid, Carlos Osoro, a préféré accepter les excuses de Rita Maestre. « Parfois, à un certain âge, nous faisons des choses et ensuite nous découvrons que nous n’aurions pas dû les faire », a-t-il déclaré deux jours avant le procès.